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Molla Sadra, Symbole de L′Unite Culturelle Iranienne
Tout en souhaitant pour ma part, la bienvenue a nos invites, philosophes et orientalistes et sans cacher ma joie profonde de voir enfin Molla Sadra a l′ honneur, vu le côte inernational de notre reunion, on m′ a conseille de prononcer mon communique en français; que l′ on me pardonne mon accent et mes defectuosites eventuelles!
Si deja depuis le 12 eme, siecle les noms de Farabi, d′ Avicenne, de Gazali et un peu plus tard celui d′ Averroes ont ete prononces couramment en occident, sans parler des veritables oeuvres avicennisantes, voire un ou plusieurs auteurs, connus sous le nom de pseudo- Avicenne, et de toute une tradition assez prolongee, dite Averroerisme Latin, par contre Molla Sadra et quelques autres ne font que recemment partie de ceux dont on parle en occident.
Pour la premiere fois, c′est un français, le Comte de Gobineau qui s′ est interesse a cette philosophie a la fois tres islamique – Chi‘ite – et tres iranienne et en a parle assez longuement dans son fameux livre, Les religions et les philosophies dans L′ Asie centrale, (Paru a Paris en 1865, chez Perrin).
Gobineau, en evoquant effervescence d′ une culture archeologique, litteraire et philosophique sous La dynastie des sefewys au 17 eme siecle, parle d′un Molla natif de Chyraz, nomme Mohammed fils d ′ Ibrahim.
Adonne principalement aux recherches philosophiques, ecrit – il Gobineau, ce personnage devint assez tôt fameux. Tout le monde se pressa a son cours, tout le monde voulut l′entendre; les rois lui prodiguerent leur estime, les peuples leur veneration, et c′ est encore lui qui, apres avoir fourni a l′ere des sefewys, cette recrudescence philosophique indispensable a toute grande epoque, a maintenu jusqu a nos jour son autorite sous le nom celebre de Molla Sadra, ou comme on l′appelle plus couramment Akhound, le maitre par excellence,(Pages 65-66).
Dans son livre, Gobineau a consacre une dizaine de pages a Molla Sadra: par moment, on reconnait son style de romancier. Par exemple en ce qui concerne le dialogue de Molla Sadra avec son pere et surtout celui qu ′il a eu a Ispahan, avec Mir Fenderesky, un des metaphyciens les plus subtils de l′ epoque.
Le vrai… merite de Molla Sadra, ajoute encore Gobineau, c′ est d′ avoir ranime, rajeuni, pour le temps où il vivait, la philosophie antique,…
Depuis Molla Sadra, la trace de la science n′ a plus ete perdue, ni effacee: elle est constamment restee visible sur le sol, et malgre les circonstances, la flamme de la torche a tenu bon; elle a vacille sous le vent, mais ne s′ est point eteinte. Rien de plus equitable que de conserver beaucoup d′ estime et de reconnaissance pour le grand esprit qui l′ avait su si bien allumee(page 73).
* * *
Faute de temps, je ne tiens pas a parler ici du role du regrette Professeur Henri Corbin-que j′ai bien connu personnellement-et de sa mehode tres originale, d′une profondeur inegalable et d′ ailleurs inegalee, d′introduire la philosophie de Molla Sadra en France et par ce mume fait dans le monde entier: je dois me limiter au sujet du communique qui est le mien et tracer brievement dans quelle mesure, on pourrait considerer Molla Sadra comme symbole de l′unite culturelle iranienne.
J′ attaque ce sujet en evoquant un fait historique: l′ invasion mongole en Iran; quand Holacou vers le milieu du 13 eme siecle, reussit a la fois la chute d′ Alamout, de la commanderie ismaelienne et celle de Bagdad, la capitale des califes Abassides, il abolit ainsi les deux pôles actifs d′ un antagonisme presque bicentenaire. Ce qui, on pourrait le dire, libere la pensee esoterique qui ne se limitait d′ ailleurs pas aux cadres ideologiques ismaeliens, luttant contre les califes, et la rend intensement vivante, quoique toujours cachee et en tout cas tres intime.
Cette pensee retrouve tres tôt son chemin et son authenticite, d′ une qualite hors de pair, et promet deja un brillant avenir.
Evidemment a ce sujet, il ne s’agit pas de l′histoire au sens habituel du mot, mais plutôt d′une tradition spirituelle qui s′actualise a chaque fois dans une conscience donnee où l′expression de son visage personnel se trace peu a peu. En ce sens, l′esoterisme de Molla Sadra pourrait utre compris comme une vision parfaitement coherente liberee de tout engagement ideologique du type ismaelien, celui qui s′ enracine dans son passe le plus lointain et harmonise les traditions les plus disparates.
An fond, nous sommes en face d′ un evenement interieur a l′ ame, voire d′ une intrigue, comme on pourrait le dire qui la fait eveiller au fur et a mesure a elle mume, comme une monade leibnitzienne, tout au debut de son aperception, ou simplement comme une graine de ble juste au moment de devenir un souffle de vie.
II va sans dire que la theorie de l′ame chez Molla Sadra joue un rôle essentiel. Toute sa philosophie essaie d′ indiquer l′ origine de l ′ame et de tracer la direction ultime de son mouvement. L′ homme decouvre son chemin en decouvrant son ame et par ce mume fait ne devient pas seulement un animal pensant, mais surtout un homo – viator. Ainsi dire, un homo viator en quute de son origine et du niveau de sa place dans d′ echelle des utres.
L ′ idee de l′ame dans la pensee de Molla Sadra n ′ indique pas un element exterieur a la matiere premiere; on ne saurait vraiment pas parler d′une chute anterieure, mais dire seulement qu ′ elle y retrouve sa vraie racine, son substrat, sa base, voire un support d ′ où, elle pourrait prendre son elan.
La theorie de l ′ame chez Molla Sadra est beaucoup plus originale que l′ on ne pourrait le croire au premier abord. L′ ame n′ est pas une lumiere dechue dans le corps mais en un sens le corps lui – mume, evidemment dans la mesure où, il a la possibilite d ′ evoluer graduellement. II s′ agit en quelque sorte de la materialite de l ′ ame, de mume que d ′ une certaine spiritualite de la matiere.
Au fond, la matiere premiere fait partie du contenu latent de l ′ ame et grace a l ′ idee de la transsubtantialisation – essentielle a la philosophie de Molla Sadra – on serait tente de dire, suivant une formule du regrette Professeur Corbin, que l′ame evolue par un corps resurrectionnel, comme si la matiere devait en un sens se spiritualiser et l′esprit par le mume coup se materialiser.
Cette theorie va permettre a Molla Sadra de preserver entierement la coherence de sa philosophie, en acceptant la priorite fonciere de l ′ existence sur l′essence. Mais il ne faut pas oublier que les degres de l′ utre et ceux de la connaissance a chaque etape s′ unissent et par ceci sur le plan existentiel, les degres de la penetration correspondent aux degres de la perfection. Autrement dit, l′ existence chez Molla Sadra correspond a la lumiere dans la philosophie de Sohrawardi, ce qui en un sens veut dire que l′existence est avant tout une presence. La priorite revient a chaque etape a un degre de cette presence. Une penetration graduelle, partant d ′ une intuition vague et terne qui se precise au fur et a mesure, comme une lampe dont la lumiere s′ intensifie en se projettant de plus en plus haut. En ce sens, on devrait mume dire que l′ame n ′ est autre que le degre mume de sa penetration. D′ un autre côte, evidemment de nos jours, il ne faudrait plus oublier que l′ame ne soit pas seulement vegetative, animale, intellectuelle, ou mume resurrectionnelle, mais aussi et peut utre avant tout, culturelle. L′ame saisit le critere de sa valeur a travers une culture donnee et s′ exprime par les moyens traditionnels de cette culture.
En ce sens, nous arrivons au coeur de notre sujet, car toute culture d′ une certaine maniere a un côte equivoque et n′ importe quelle definition que l′ on pourrait a la rigueur en donner, se confond avec les degres de la comprehension que l ′ on a de cette culture.
L′ origine de la culture iranienne est tres ancienne et ses elements assez divers. Nous pouvons parler de son aspect islamique ainsi que de ses aspects ante-islamiques: d ′ une source philosophique hellenisante tres iranisee et d′ une sagesse autoctone sortant des anciennes religions iraniennes: mythes, hymnes, et epopee qui ont survecu a l′islamisation et font partie integrante de notre culture. L′epopee de Ferdowsi en est un exemple vivant. Sur le plan philosophique, on pourrait parler par exemple d′ Avicenne, a la fois peripateticien et illuminatif et surtout de Sohrawardi qui fait revivre une tradition plus que millenaire. Sur ce plan, Molla Sadra tout en etant plus modere, connait une reussite d′ autant plus grande, en arrivant a harmoniser non seulement les divers aspects des traditions philosophiques existantes, mais aussi les diverses disciplines considerees habituellement comme separees, a savoir, la theologie, les lois religieuses, le mysticisme et enfin la philosophie.
II reussit a mettre sur pied une Sagesse Divine qui s′ inscrit au coeur mume de la culture iranienne, reelle et vivante.
Par ailleurs, il va sans dire qu′ un philosphe n′ est pas celui qui choisit un certain nombre de categories en cours, pour faire un philosopheme abstrait, par lequel, il dote ses adeptes d′une dialectique formelle qui leur donne une assurance intellectuelle provisoire ou autre, et qu′en plus, de toute façon toute quute d′unite et d′ harmonie sur le plan humain, reste seulement le but d′un effort perpetuel et que n′importe comment un philosophe est toujours invite a continuer son chemin et doubler son effort. En ce sens Molla Sadra reste le maître incontestable et d′ailleurs inconteste, de toute une generation zelee et pleine de courage qui essaie de continuer dignement son travail, en esperant une nouvelle renaissance philosophique.
Molla Sadra dans son systeme de sagesse divine, en reconnaissant la priorite de l′existence sur l′essence, et en acceptant la transsubstantialisation et l′union de l′ Intellect et de l′intelligible, a reussi une synthese harmonieuse entre les differents elements de la culture iranienne, a savoir la theologie, le mysticisme et la philosophie a la fois peripateticienne et orientale-illuminative. Cette reussite sans porter prejudice a la coherence de sa pensee, par ailleurs, a garanti la continuite de cette culture, en alimentant ses possibilites ulterieures.
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